Retour sur le salon des éditions libertaires de Lyon 2014 : Féministes, tant qu’il le faudra !

vendredi 5 décembre 2014 par CGA LYON

Le samedi 22 novembre dernier se tenait le salon des éditions libertaires à Lyon. À cette occasion Alexis Escudero a été invité pour présenter son livre, La reproduction artificielle de l’humain. Nous considérons cette invitation comme une tribune donnée à des propos réactionnaires qui n’ont rien à voir avec l’éthique et l’idéologie libertaire telle que nous la comprenons.

Qui est Alexis Escudero ?

Nous ne reviendrons pas en détail dans cet article sur l’œuvre d’Escudero, d’autres textes ayant été écrits sur le sujet [1]. Rappelons néanmoins qu’il s’agit d’un livre qui cherche à lutter notamment contre la PMA (Procréation Médicalement Assistée). Si Escudero est contre la PMA pour tout le monde, il rejette particulièrement son ouverture aux couples de lesbiennes, qui marquerait le passage vers une PMA qu’il qualifie « de convenance » (terme similaire utilisé par les réactionnaires anti-avortement qui parlent d’« IVG de confort » pour limiter l’accès à l’avortement). L’auteur nie complètement l’inégalité des droits que constitue l’accès à la PMA pour les couples hétéros mais pas pour les couples de lesbiennes. Il argumente que la PMA est autorisée pour les couples stériles mais qu’il s’agirait de l’ouvrir à des couples de lesbiennes fertiles. Or, il s’agit d’un argument lesbophobe, puisque ce n’est pas parce qu’un couple est « stérile » que les deux personnes du couple le sont. 

Alexis Escudero rejette par ailleurs la PMA en bloc, refusant de considérer qu’elle implique des techniques aux conséquences différentes. La seule technique qu’il concède est celle du « pot de yaourt », où le donneur de sperme n’est pas anonyme et peut par conséquent réclamer des droits sur l’enfant à tout moment, ce qui revient à remettre l’avenir d’une famille formée par un couple de lesbiennes au bon vouloir d’un homme. Sous prétexte de critiquer le « bio pouvoir », il s’agit surtout de replacer les lesbiennes sous le pouvoir des hommes.

Dans une prose essentialiste aux accents conspirationnistes, l’auteur s’en prend également aux féministes (qu’il qualifie de « féministes cyborgs »), alliées du « lobby transhumaniste » (sic), qui défendraient l’ « uniformisation biologique des individus », et à qui il reproche une haine de la nature.

Ce livre a été, sans surprise, abondamment relayé par La Manif Pour Tous, des sites anti-avortements, ou encore des conspirationnistes... Étrangement, si la maison d’édition a été capable de produire dans la nuit un « communiqué » pour railler l’intervention de féministes au Salon des Éditions Libertaires, nous attendons toujours leur franche dénonciation des sites fascistes qui reprennent parfois intégralement le texte en en faisant les louanges. Même lorsqu’il s’agit d’écrire un texte [2] parlant de la Manif Pour Tous, alors que ceux-ci défilent à Paris et à Bordeaux, Escudero n’est pas capable de condamner leur homophobie ni leur transphobie à eux, se contentant de leur reprocher de n’avoir « jamais protesté contre la marchandisation du vivant ». Nulle surprise, alors, qu’il ne soit pas capable de réfléchir sur ses propos à lui, se contentant à la place de citer une caution lesbienne pour montrer qu’il n’est pas lesbophobe, adaptation de la vieille défense « je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir ».

Escudero est par ailleurs proche du groupe grenoblois Pièces et Main d’Œuvre (PMO) : c’est sur leur site qu’a été pré-publié son livre, et le tract cité précédemment est co-signé avec eux. Or, non seulement le dernier texte de PMO (intitulé « Ceci n’est pas une femme (à propos des tordus "queer") ») est un concentré d’homophobie, de lesbophobie et de transphobie [3] mais ceux-ci n’en sont pas à leur coup d’essai : transphobie, reprise des théories complotistes sur un prétendu « lobby gay », amalgames entre revendications LGBT et pédophilie, mais également mépris de la lutte antifasciste et patriotisme républicain [4].

Ce qu’il s’est passé au salon des éditions libertaires

Un certain nombre de personnes et de collectifs ont interpelé les organisateurs du salon des éditions libertaires et demandé l’annulation de cette invitation. Face à leur refus, un certain nombre de personnes féministes et/ou anarchistes ont décidé d’empêcher cette conférence d’avoir lieu, ce qui a été un succès : il n’a pas été possible à Alexis Escudero de s’exprimer ce jour-là.

Cette action provenait de militantEs anarchistes, organiséEs dans différents groupes ou non organiséEs, et pour un certain nombre directement touchéEs par les propos lesbophobes, transphobes et anti-féministes. Même si de nombreuses militantEs de La Coordination des Groupes Anarchistes (CGA) ont participé et revendiquent cette action, il ne s’agit donc pas, contrairement à ce qu’on a pu lire, d’une action de la CGA.

Concrètement, les participantEs à cette action se sont regroupéEs afin d’empêcher le débat de se tenir. Elles et ils ont bloqué l’accès à la salle et lu un tract compilant différentes citations du livre, où apparaissait clairement l’idéologie nauséabonde de son auteur. Elles et ils ont ensuite crié des slogans. Voyant que la conférence ne se tiendrait pas, la plupart des quelques personnes venues y assister a vidé les lieux, tandis qu’Escudero et ses amis sont remontés dans la salle où les exposantEs proposaient leur documentation, espérant tenir un débat là haut.

Là-bas, les participantEs à l’action ont à nouveau crié des slogans puis se sont postéEs devant la table où il était assis. Passée la surprise du public et des exposantEs, elles et ils ont été confrontéEs à l’indifférence voire à l’hostilité de la majorité des personnes présentes : elles et ils ont été insultéEs par des personnes qui, pour la plupart, admettaient n’avoir pas lu le livre mais jugeaient leur attitude violente. Pire, elles et ils ont pu entendre des propos transphobes, et un des défenseurs d’Escudero mettre sur le même plan homosexualité et zoophilie.

Devant Escudero, trois des organisateurs et comme par hasard des hommes cis [5], blancs, hétéros, à l’attitude paternaliste, ont formé un cordon défensif face aux participantEs à l’action, protégeant ainsi l’intervenant, alors que ces derniers réclamaient qu’Escudero, qui n’est pas libertaire et produit des textes liberticides et réactionnaires, quitte le salon où il n’avait pas sa place.

Escudero refusant de quitter le salon, les organisateurs ont décidé de laisser pourrir la situation. Des tables ont été poussées, afin de permettre le passage du public autour des participantEs à l’action et ne pas gêner les ventes. Le public a continué à déambuler tranquillement dans le salon... Nous déplorons le manque de soutien de la majorité des organisations présentes, qui, toutes, devraient se sentir concernées par le sujet.

À propos de violence

Nous sommes choquéEs de remarquer que la principale critique qui a été adressée aux participantEs à cette action concerne la prétendue « violence » de leur action. Cette critique n’est presque jamais formulée dans les milieux anarchistes, où l’action violente est traditionnellement utilisée lorsqu’elle est jugée nécessaire et politiquement légitime. Nous remarquons qu’aux yeux de celles et ceux qui dénoncent cette action, il y a deux poids, deux mesures : d’un côté les luttes anticapitalistes, antiracistes, la révolution sociale et libertaire, où la violence est légitime, et de l’autre les revendications anti-patriarcales, qui s’adressent à l’ensemble de la société, et qui devraient être formulées avec courtoisie et ne jamais remettre en cause l’attitude de nos prétendus « camarades » masculins, lesquels n’ont pourtant pas échappé à la culture patriarcale de la société.

Comme avec tout réactionnaire, qu’il s’agisse de Jean-Marie Le Pen ou du tonton raciste dans les repas de famille, les propos homophobes, lesbophobes, transphobes ou anti-féministes sont systématiquement mininimés : si certainEs reconnaissent que le texte d’Escudero est un texte « provocant », « pamphlétaire », peut-être même « maladroit », ils et elles refusent de parler de rapports d’oppressions ! Il est navrant de voir que cette rhétorique, qui revient à chaque fois que l’on dénonce une oppression, trouve sa place dans des milieux anarchistes.

Les participantEs à l’action ont été accuséEs de violence envers les personnes qui s’interposaient. Mais que disaient ces dernières ? L’une d’entre elles, par un communiqué6 déclarait quelques jours plus tard : « C’est ainsi qu’en dépit des preuves sensorielles, scientifiques, rationnelles du contraire, on peut affirmer que la femme est un homme, ou l’inverse, ou rien du tout, tout cela n’étant que le résultat d’un déterminisme social. Ceux qui acceptent d’être nés hommes ou femmes sont des essentialistes, peu importe qu’ils soient majoritaires ». Il s’agit d’un argument non seulement essentialiste, puisqu’il confond biologie et statut social, mais également transphobe, qui nie dans les faits le droit à l’existence et à la reconnaissance des personnes trans (sous prétexte d’arguments pseudo-scientifique et parce qu’ils et elles seraient minoritaires). Transphobie que les participantEs à l’action ont également dû subir lors de leur opération de boycott ; un autre défenseur d’Escudero, de son côté, comparait tranquillement l’homosexualité à la zoophilie.
Nous posons donc la question : le vrai problème est-il que la réaction des féministes face à ce genre de propos ait été « agressive », ou au contraire que des gens qui tiennent des propos ouvertement transphobes et homophobes puissent avoir leur place à un événement qui se revendique libertaire ?

Il y a deux ans, des féministes et militantes LGBT, parmi lesquelLEs des camarades de la CGA, ont mené une action semblable contre le GES (Groupe d’Etudes sur leS SexismeS), un groupe masculiniste invité à intervenir au cours de la Quinzaine de l’Egalité. Le mode d’action avait été exactement le même et visait à empêcher le débat d’avoir lieu, puisque le GES propose une idéologie réactionnaire et dangereuse pour l’accession à nos droits les plus fondamentaux. Ce jour-là, personne n’avait trouvé cette action « violente ». Pourtant, elle était semblable à celle menée samedi. Seulement, l’action de samedi mettait le milieu anarchiste lyonnais devant son propre sexisme, sa propre homophobie, sa propre transphobie, sa propre soumission au système patriarcal qui caractérise également le reste de la société, quand d’aucuns voudraient croire qu’ils valent mieux que ces socialistes, ces libéraux, ces apolitiques, ces fascistes... avec qui ils aimeraient n’avoir rien en commun. 

Puisque la question de la violence a été posée, abordons-la frontalement : alors que certains hurlaient des insultes sur les participantEs à l’action, tenaient des propos homophobes ou transphobes (sans parler des comportements misogynes), leur demandaient d’accepter le débat, défendaient cet homme dont personne (à part nous), n’avait semble-t-il lu le livre... personne, à aucun moment, ne s’est demandé si ce livre, ces attitudes, n’étaient pas elles-aussi violentes.

Inviter un auteur transphobe, lesbophobe et misogyne, oui, c’est violent : c’est expliquer que même dans les milieux anarchistes, les femmes et les personnes LGBT n’ont pas leur place. Donner la parole à quelqu’un qui remet en cause leur existence et celle de nos camarades, oui, c’est violent. Et si certainEs ont trouvé cette action « violente », il serait peut-être temps qu’ils et elles réalisent qu’il s’agit d’une réponse à une violence plus importante que quelques bousculades, une violence qui met en danger l’existence et les droits des femmes et des LGBT, et peut aller jusqu’à justifier leur meurtre. Les organisateurs ont été incapables de voir cette violence, parce qu’il ne la subissent pas, parce qu’elle ne les intéresse pas, et parce qu’il est plus simple pour eux d’attaquer un lointain patron que leur « camarade » agresseur. 

Les suites de l’action

L’action a reçu des soutiens de certaines organisatrices. Mais la réaction globale des organisateur/trices, d’une partie du public présent, et les réactions postérieures publiées sur différents sites nous ont permis de constater, s’il le fallait encore, la non prise en compte des questions féministes et LGBT dans le milieu anarchiste. Plutôt que de vouloir absolument débattre de la PMA avec n’importe qui, nous pensons qu’il serait plus urgent qu’un certain nombre de nos camarades se forment enfin sérieusement aux questions de la misogynie, de l’homophobie, de la lesbophobie et de la transphobie.

Face à la remontée de l’anti-féminisme, de l’homophobie, de la lesbophobie et de la transphobie, pas seulement dans La Manif Pour Tous mais y compris dans nos milieux, nous invitons nos camarades anarchistes, féministes et LGBT à la vigilance envers les discours confusionnistes qui se propagent y compris au sein du « milieu libertaire ».

Nous saluons également la saine réaction du syndicat SUD Éducation qui, pour des motifs identiques aux nôtres, a décidé de suspendre toute collaboration avec le groupe Pièces et Main d’Œuvre.

Nous invitons enfin nos camarades anarchistes, féministes et LGBT à perturber ou à empêcher l’expression des propos lesbophobes, misogynes, transphobes et anti-féministes que tiennent nos ennemis de classe, dont Escudero fait partie.

Coordination des Groupes Anarchistes de Lyon, et des militantes féministes


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10 décembre 2014
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